ثقافة Hackers of the Borders d’Ismael : Récits d’un monde brouillé par les guerres et les injustices
Les guerres poussent toujours à l’exil. Depuis 1948 en Palestine, depuis l’invasion du Koweït en 1990, depuis la récente guerre en Syrie et tant d’autres guerres qui ont eu lieu ici et là, des populations ont dû fuir les bombardements, les massacres et tant d’autres atrocités innommables. Toutes les guerres poussent à l’exil contraint, à des solitudes incroyables et à des luttes de survivance inimaginables.
« Hackers of the Borders», le dernier film d’Ismael, qui a été projeté en avant-première mondiale avec « 373, Pasteur Street» à la salle de Cinéma Ciné-Madart le mercredi 29 novembre, s’inscrit dans le genre des cinémas de l’exil, ces films qui tentent de retracer des itinéraires, de donner des visages à ceux qui perdent leurs territoires et leurs paroles. Des gens qui sont pris dans un processus d’invisibilisation qui les empêche d’avoir droit à la cité. Ils ne sont plus là-bas où ils étaient censés être et ils ne sont pas encore ici, là où ils sont censés s’établir. Si la question de leurs droits est en suspens, c’est surtout leurs existences qui relèvent de l’aléatoire.
Le film capte des parcelles de vie fruits de l’exil. Des vies pas comme les autres car privées de leurs appartenances premières géographiques et identitaires. Des vies qui sont à la croisée des chemins et qui requièrent parfois de s’exiler à nouveau pour dépasser l’exclusion. C’est le cas de Fadi qui subit l’exil très jeune suite à l’invasion du Koweit par l’Irak en 90, qui part vers la Syrie avant d’atterrir au Liban. Mais en plus de ses exils géographiques, Fadi vit un exil intérieur suite à des abus sexuels commis par deux de ses oncles. Son âme est alors un peu dans un « autre part » comme si elle tentait de se départir d’une blessure ancienne due à une attaque /guerre de provenance familiale. Double exil du corps et de l’être, tableau auquel s’ajoutent la précarité sociale et l’homosexualité. Il décide alors de s’exiler encore une fois, cette fois-ci vers le Canada.
Un long travelling suit l’errance / exclusion de Fadi dans un bord de mer bétonné à Beyrouth où des corps d’hommes -des fils du pays- se prélassent au soleil. Un sentiment de solitude amère se dégage de l’image à l’instar de ces images portuaires qui appellent au départ, qui crient silencieusement une déchirure enfouie aux tréfonds. Cette image qui peut paraitre en suspension ne l’est finalement pas tant que ça, puisqu’elle présage d’une rupture à venir dans un port mitoyen qui va connaitre la pire des déflagrations un 4 août 2020.
L’autre portrait que dépeint Ismael est celui de Khayreya mère d’une famille syrienne poussée à l’exil et réfugiée au Liban. Khayreya a sept enfants et attend l’arrivée imminente d’un nouveau-né. Dans un retranchement d’une vie en transition, le réalisateur filme le quotidien d’une famille qui a s’est abritée dans une maison inachevée située dans la montagne de la ville de Zahlé. Fuir la guerre, c’est partir et se contenter de très peu, du minimum. C’est rester soudés, c’est se chauffer, donner à manger tout en demeurant dans un état d’attente car on n’a pas le choix, car le jeu de dés a voulu que ça soit comme ça pour certains humains. Tel est le sort et le vécu de milliers de syriens et d’autres réfugiés un peu partout dans un monde fait de folie et d’injustice. Mais c’est le calme olympien de Khayreya, fait de patience et de résignation, qui va s’exprimer à travers une voix énonciatrice qui va raconter le passé et les espérances d’une vie meilleure.
Le Liban a aussi connu d’autres exils, celui notamment des palestiniens qui ont afflué dès 1948 en terre libanaise fuyants massacres et expulsions. Et c’est au camp de Sabra et Chatila qui connut en 1982 l’un des pires massacres commis à l’encontre des palestiniens, que s’est orienté la caméra d’Ismael pour filmer un groupe d’adolescents qui pratiquent les arts de la scène comme forme de refuge dans le refuge. Masques, lumières, chorégraphies viennent remodeler un vécu tissé par les fils de la souffrance. Remodeler pour dépasser, pour oublier, pour prendre des distances, pour donner libre cours à une expression artistique loin des oppressions. C’est comme ça qu’ils sont apparus, fragilement protégés dans un cocon qui tente de les préserver des absurdités ambiantes.
Si le film fragmente les portraits croisés ainsi que les récits de chacun de ces portraits, c’est qu’il fonctionne sur le mode des ruptures : celles des lieux qu’on quitte et auxquels on arrive, celle des vies qui se muent et se transforment parce qu’il y a des naissances qui arrivent, des projets à réaliser, de nouvelles façons de s’exprimer et de résister quand on est minoritaire et que les marges d’actions sont réduites. C’est ici que se situe le film, dans une confluence de fragilités multiples. Il est à la fois témoin et expression d’un monde brouillé par les guerres et les injustices.
Chiraz Ben M’rad